
Etude de Michel Thibault, Conservateur général honoraire du patrimoine, aux bons soins de Jean-François Martre.
Les habitants de Puteaux au milieu du XVIe siècle
Au début du xvie siècle, le village de Puteaux est dépourvu d’église et ses habitants doivent, chaque dimanche ou fête d’obligation, se rendre à Suresnes, leur paroisse, pour y assister à la messe. Ils doivent aussi transporter à Suresnes, le jour même ou le lendemain de leur naissance, en toute saison, leurs nouveau-nés pour les faire baptiser ; de même, c’est à Suresnes qu’ils se marient et qu’ils sont enterrés.
En 1509, ils obtiennent de l’abbé et des religieux de Saint-Germain-des-Prés, dont relève la cure de Suresnes, l’autorisation de construire une chapelle, à la condition qu’elle ne dispose ni de fonts baptismaux ni d’un cimetière, qu’ils ne recevraient les sacrements qu’à Suresnes et qu’ils y assisteraient à la messe lors des principales fêtes d’obligation. Cette chapelle, placée sous le patronage de Notre-Dame-de-Pitié, est consacrée par l’évêque de Paris en 1523[1].
Mais ils n’entendent pas s’en tenir là. Obtenir le droit de faire baptiser leurs enfants dans leur église, de s’y marier et d’être enterrés dans le cimetière attenant reste leur but. Ils se heurtent cependant à la ferme opposition de deux curés successifs de Suresnes : François Vatable, le rénovateur des études hébraïques en France, curé de 1524 à sa mort en 1547, et Pierre Danès, ambassadeur du roi au concile de Trente, précepteur du futur François II puis évêque de Lavaur, près d’Albi, curé de 1548 à 1565[2]. Les habitants de Puteaux ne se découragent pas pour autant et continuent de réaliser des travaux d’embellissement de leur chapelle, ce dont témoigne le vitrail de la Vierge, daté de 1558.
L’arrivée d’un nouveau curé, Nicole Watin, en 1565, débloque enfin la situation. Après de longues négociations, les habitants de Puteaux obtiennent en 1573 que leur chapelle soit érigée en église succursale de la paroisse de Suresnes, qu’elle soit dotée de fonts baptismaux et d’un cimetière, que les sacrements y soient dispensés et que le Saint-Sacrement y soit exposé[3].
Cette église sera érigée en église paroissiale en 1717[4].
Qui sont les femmes et les hommes, qui, vivant à Puteaux entre 1509 et 1573, ont contribué à la construction et à l’embellissement de l’église Notre-Dame-de-Pitié ?
Les registres des baptêmes et des mariages de la paroisse de Suresnes, conservés de 1538 à 1568[5], se révèlent d’un faible secours pour répondre à cette question : rien ne permet d’y distinguer les nouveaux baptisés ou les nouveaux mariés de Suresnes de ceux de Puteaux. Mais, à partir de 1545, l’usage s’impose à Suresnes de transcrire dans le registre de la paroisse, après le décès du testateur ou de la testatrice, son testament et nous disposons ainsi, de 1545 à 1568, d’une collection de 163 testaments[6]. Cette fois, les choses sont claires. Au xvie siècle, un paroissien de Suresnes qui fait son testament n’a que deux solutions : ou bien faire un legs pieux en faveur de l’église de Suresnes, ou bien le faire en faveur de la chapelle de Puteaux. Identifier, à partir de leur testament, les habitants de Puteaux est donc assez simple.
Il faut souligner une particularité du testament : à une époque où une femme mariée est une mineure civile et ne peut rien faire sans y être autorisée par son mari, le testament est le seul acte qu’elle puisse faire librement, sans l’autorisation de quiconque, le seul où la parole féminine et la parole masculine soient égales et le seul qui nous permette de savoir qui étaient, non seulement les habitants de Puteaux au xvie siècle, mais aussi ses habitantes.
Puteaux au xvie siècle : combien d’habitants ?
Il n’existe pas à cette époque de recensement de la population et il nous faut partir à la recherche d’indices.
Les visites pastorales
Le registre des visites pastorales de l’archidiacre de Josas, dont relève la paroisse de Suresnes, de 1458 à 1470[7], livre d’utiles informations : la paroisse de Suresnes compte, en mars 1468, 70 paroissiens[8] et, en juin 1470, 100 habitants[9]. Ces termes désignent-ils les seuls chefs de famille, ce qui ferait 350 habitants environ en 1468, 500 deux ans plus tard ? Les historiens en débattent. Mais, quelle que soit la réponse, si l’on s’en tient à ces chiffres, en un peu plus de deux ans, entre mars 1468 et juin 1470, la population de Suresnes aurait augmenté de plus de 40 %, ce qui parait impossible. Il est probable que le premier chiffre soit en réalité celui des « paroissiens » du seul village de Suresnes, le second celui des habitants de l’ensemble de la paroisse, en incluant Puteaux.
D’où une première hypothèse : vers 1470, le village de Puteaux aurait regroupé 30 % des habitants de la paroisse de Suresnes.
Les testaments
Sur 163 testateurs et testatrices, on en compte 112 qui, au vu des legs qu’ils font en faveur de l’un ou l’autre des deux lieux de culte de la paroisse, paraissent habiter Suresnes, 42 qui habitent Puteaux et 9 pour lesquels l’information manque. Ainsi, parmi les 154 testateurs dont le domicile est connu, 27 % habitent Puteaux. On peut admettre que, vers 1550, Puteaux regroupe environ 27 % de la population de la paroisse.
30 % vers 1470, 27 % vers 1550, ce sont là des hypothèses assez incertaines. Mais la concordance des deux chiffres, à quatre-vingts ans d’écart, m’incite à considérer que nous ne sommes sans doute pas très loin de la réalité.
La population de la paroisse vers 1560
Il reste à savoir combien la paroisse de Suresnes et Puteaux pouvait, au milieu du xvie siècle, compter d’habitants. L’exercice est assez simple : il suffit de compter les baptêmes et, le taux de natalité supposé connu, d’en déduire le nombre des habitants. Dans les années 1560, on compte environ 72 baptêmes par an ; si l’on retient un taux de natalité de 40 ‰, vraisemblable à cette époque, nous obtenons une population de 1 800 habitants pour la paroisse dans son ensemble, dont environ 500 pour le seul village de Puteaux.
Le nom des habitants
Le 12 novembre1566, les habitants – il faut bien sûr comprendre les hommes adultes – de Puteaux s’assemblent afin de donner pouvoir à l’un d’entre eux pour qu’il négocie un accord avec le nouveau curé de Suresnes, Nicole Watin, en vue de ce qu’ils attendent depuis plus de quarante ans : l’érection de leur chapelle en église succursale. Le procès-verbal de l’assemblée, rédigé par le tabellion du village, Guillaume Savigny, nous donne la liste des présents, soit 89 noms, en comptant le tabellion lui-même[10]. Il s’agit là d’un document extrêmement précieux, car 500 habitants, cela fait environ 100 familles ; si l’on considère que les familles dont le chef est une veuve ne sont pas représentées à cette assemblée, cela signifie que la quasi-totalité des hommes du village sont présents. Leur présence massive à une assemblée souvent marquée par un fort absentéisme montre l’importance qu’ils accordaient au devenir de leur chapelle et la liste des participants équivaut plus ou moins à un recensement de la population masculine adulte.
| Patronyme | Présents à l’assemblée de 1566 | Total |
| Garnier | 8 | 8 |
| Fortin | 7 | 7 |
| Nezot | 7 | 7 |
| Martin | 6 | 6 |
| Certain | 4 | 4 |
| Alain | 3 | 3 |
| Certainville | 3 | 3 |
| 6 patronymes | 2 | 12 |
| 39 patronymes | 1 | 39 |
| Total | 89 |
Tableau 1. Le nom des habitants de Puteaux en 1566
Ces 89 hommes se partagent 52 patronymes, mais 7 patronymes – Garnier, Fortin, Nezot, Martin, Certain, Alain et Certainville – regroupent à eux seuls 38 individus, soit 43 % de la population masculine.
| Patronyme | Épouses des présents à l’assemblée de 1566 | Total |
| Fortin | 4 | 4 |
| Garnier | 4 | 4 |
| Julien | 4 | 4 |
| Martin | 4 | 4 |
| Merlin | 3 | 3 |
| Nezot | 3 | 3 |
| 11 patronymes | 2 | 22 |
| 37 patronymes | 1 | 37 |
| Total | 81 |
Tableau 2. Le nom des habitantes de Puteaux en 1566
Qu’en est-il des femmes ? Les registres des baptêmes et des mariages livrent, avec une part d’incertitude liée aux homonymies, le nom de l’épouse, ou de l’épouse décédée, s’il est veuf, de 81 de ces hommes. Si en 1566 les hommes se partagent 52 patronymes, ces 81 femmes s’en partagent 54. Les deux chiffres sont proches, mais ce ne sont pas les mêmes noms : seuls 19 patronymes sont portés par au moins un homme et une femme, les plus fréquents (au moins quatre occurrences) étant Garnier, Fortin, Nezot, Martin, Certain, Certainville, Julien et Alain.
| Patronyme | Femmes | Hommes |
| Garnier | 4 | 8 |
| Fortin | 4 | 7 |
| Martin | 4 | 6 |
| Nezot | 3 | 7 |
| Certain | 2 | 4 |
| Certainville | 2 | 3 |
| Julien | 4 | 1 |
| Alain | 1 | 3 |
Tableau 3. Les patronymes les plus fréquents à Puteaux en 1566
Nous obtenons au total 87 patronymes différents. Si on les compare à ceux portés par les 112 testateurs demeurant à Suresnes, 15 noms seulement sont communs aux deux groupes, le plus fréquent étant Martin, qui doit se rencontrer dans tous les villages de France. Une conclusion s’impose : les habitants des deux villages portent des patronymes différents, autrement dit sont peu nombreux à avoir un lien de parenté avec un habitant du village voisin ; habitants de Suresnes et de Puteaux forment deux groupes humains distincts.
Le mariage : avec qui et où se marie-t-on ?
À Puteaux, 59 noms ne sont portés que par un seul individu adulte, homme ou femme. Cela veut dire que leur porteur n’a, en dehors de ses propres enfants, pas de parent dans le village, et vient sans doute d’un autre village.
De fait, parmi les 81 couples identifiés en 1566, 17 ne sont connus que par le registre des baptêmes et ne figurent pas sur celui des mariages, ce qui veut dire que le mariage a été célébré dans une autre paroisse, celle sans doute de l’un des conjoints. Même lorsque le mariage est célébré dans l’église de Suresnes, l’un des conjoints peut être originaire d’une paroisse voisine, mais cela n’est indiqué que de façon exceptionnelle.
Dans un village de 500 habitants, où le nombre de partis possibles pour chacun est nécessairement limité, les habitants de Puteaux, hommes et femmes, trouvent fréquemment leurs conjoints dans un autre village ; en ce cas, le couple se fixe le plus souvent dans celui du mari, où les familles se perpétuent en ligne masculine, ce qui explique qu’un petit nombre de patronymes masculins regroupent un nombre élevés d’individus. Il est plus inattendu de constater qu’il y a à Puteaux peu d’habitants, hommes ou femmes, qui portent un nom répandu à Suresnes, ce qui veut dire qu’il y a peu de mariages entre les deux communautés ; malgré la proximité géographique et le fait que les habitants de Puteaux doivent se rendre à Suresnes pour les évènements importants, mariages, baptêmes, sépultures, et les jours de fêtes d’obligation, les deux communautés villageoises semblent s’ignorer mutuellement. Au xvie siècle, si un habitant ou une habitante de Puteaux ne trouve pas de conjoint dans son village, ce n’est pas à Suresnes qu’il ou elle ira le chercher !
On comprend mieux, dans ces conditions, l’insistance des habitants de Puteaux à disposer de leur propre église, de leurs propres fonts baptismaux et de leur propre cimetière.
Pourquoi faire un testament, qui sont les testateurs ?
Au xvie siècle, on ne fait pas son testament pour désigner ses héritiers ; la Coutume de Paris, la loi civile de l’époque, y pourvoit et définit une règle simple : chaque enfant, fille ou fils, reçoit une part égale.
On fait son testament pour assurer le salut de son âme : organiser ses obsèques, faire un ou plusieurs legs pieux, prier ses héritiers de payer ses dettes, récompenser un serviteur, doter un filleul, un neveu ou une nièce en vue de son mariage à venir. Le testament est toujours dicté « au lit, malade », il faut comprendre sur son lit de mort, au prêtre venu administrer les derniers sacrements. La cérémonie est publique : les parents, les serviteurs, les amis, les voisins sont priés d’y assister et d’assister le mourant de leurs prières.
Bien sûr, tout le monde ne fait pas de testament. Une mort accidentelle ou subite ne le permet pas. Les plus pauvres n’ont rien à léguer. Et beaucoup, même parmi les plus riches, laissent le soin à leur conjoint ou à leurs enfants de régler leurs affaires après leur mort et de prier pour le repos de leur âme, sans juger un testament nécessaire.
| Année | Femmes | Hommes | Total |
| 1542 | 1 | 1 | |
| 1545 | 2 | 1 | 3 |
| 1546 | 6 | 6 | 12 |
| 1547 | 1 | 1 | 2 |
| 1548 | 2 | 2 | |
| 1549 | 3 | 3 | |
| 1551 | 2 | 1 | 3 |
| 1554 | 1 | 3 | 4 |
| 1555 | 1 | 1 | |
| 1556 | 4 | 1 | 5 |
| 1557 | 2 | 2 | 4 |
| 1559 | 1 | 1 | |
| 1565 | 1 | 1 | |
| Total | 22 | 20 | 42 |
Tableau 4. Le nombre de testaments à Puteaux de 1542 à 1568
Après 1559, le nombre de testaments chute brutalement, sans que l’on sache pourquoi. Sur les 42 testateurs de Puteaux, 41 sont décédés entre 1545 et 1559, les 12 testaments de l’année 1546 étant imputables à une épidémie, la peste sans doute.
Ne soyons pas surpris de trouver ici un testament daté de 1542 : cela signifie simplement que la testatrice s’est remise de sa maladie, a encore vécu plusieurs années et que le testament a été recopié dans le registre à l’occasion de son décès, après 1545.
Au cours de ces quinze années, de 1545 à 1559, dans un village de 500 habitants, on a dû enregistrer environ 120 décès d’adultes. Les 41 testaments représentent ainsi près de 35 % des décès. Si l’on sait qu’à Paris, à la même époque, entre 5 et 10 % des habitants font un testament[11], c’est là une proportion particulièrement élevée et qui fait de ce registre un témoin fiable de la vie des habitants de Puteaux au milieu du xvie siècle.
Parmi ces 42 testateurs, on dénombre 22 femmes et 20 hommes, soit une quasi-parité.
Le contenu des testaments
Nous nous en tiendrons ici aux seuls testaments des habitants de Puteaux.
Sur 42 testateurs, un seul, manifestement trop pauvre, ne lègue rien[12] ; 18 lèguent à la chapelle de Puteaux une rente perpétuelle et 4 un bien immobilier, nous y reviendront plus en détail ; 36 lui lèguent une somme d’argent, autour de 10 sous le plus souvent, mais qui dans certains cas peut monter jusqu’à 3 pièces d’or, soit quinze fois plus. Beaucoup lèguent à la chapelle à la fois une rente et une somme d’argent.
Les rentes perpétuelles
L’essentiel, ce sont les constitutions de rentes perpétuelles, en vue de la célébration chaque année, à perpétuité, d’un service pour le repos de l’âme du testateur, le jour anniversaire de sa mort ou celui de la fête patronale : sur les 42 testateurs de Puteaux, 18 constituent une rente.
Celle-ci est généralement modeste, entre 6 et 25 sous ; à Puteaux, une seule rente s’élève à un montant supérieur, 3 livres 10 sous[13]. Elle est assise dans 14 cas sur une parcelle de vigne, dans 3 cas sur une maison, dans le dernier cas sur une grange, ce qui veut dire qu’elle sera à perpétuité à la charge du propriétaire de la vigne, de la maison ou de la grange. En cas de vente, l’acquéreur devra prendre la rente à sa charge, mais bien sûr le prix de vente sera réduit à due proportion.
La rémunération du prêtre chargé de célébrer le service s’élève habituellement à la moitié de la rente annuelle. La fabrique, institution chargée de gérer le temporel de l’église, doit fournir le luminaire nécessaire à la cérémonie. Si, ces dépenses payées, il subsiste un reliquat, la fabrique peut l’utiliser pour l’entretien de l’église et de son mobilier.
Bien entendu, seuls les testateurs propriétaires d’une vigne, ou à défaut de leur maison, peuvent constituer une rente. Les autres, ceux qui ne possèdent rien, ne le peuvent pas.
Qui sont ces testateurs ? J’ai choisi deux couples, François Fortin et Geneviève Certainville, d’une part, Claudine Poteron et Jean des Noz l’ainé, d’autre part, pour présenter quelques habitants de Puteaux au xvie siècle.
François Fortin appartient à l’une des principales familles de Puteaux. Il a épousé avant 1538 – nous le savons parce que son mariage ne figure pas dans le registre, qui commence à cette date – Geneviève Certainville, également originaire de Puteaux ; ils ont eu au moins deux filles, nées en 1539 et 1545[14], mais le registre des baptêmes comporte d’importantes lacunes et il est possible que d’autres naissances nous échappent. Il dicte son testament le 23 novembre 1546[15], à la fin de l’épidémie de peste qui frappe Suresnes et Puteaux cette année-là et dont il a sans doute été victime. C’est un homme d’une quarantaine d’années, qui désigne comme exécuteurs testamentaires sa femme et son père, Guillaume Fortin. Il lègue à l’église de Suresnes 45 sous et à la chapelle de Puteaux 4 livres 10 sous, c’est-à-dire le double ; il lègue également 12 deniers, c’est-à-dire 1 sou, à chacune des confréries de l’église de Suresnes, 5 sous à chacune des deux confréries de la chapelle de Puteaux et, selon l’usage, 12 deniers à chacune des églises des villages voisins. Enfin, il constitue au bénéfice de la chapelle de Puteaux une rente perpétuelle de 20 sous, pour que deux messes hautes soient dites chaque année, l’une le jour de la fête de Notre-Dame-de-Pitié, l’autre le jour de la Saint-Leufroy, patron de Suresnes (21 juin) ; cette rente est assise sur deux quartiers – un quartier étant un quart d’arpent – de vigne, situés l’un au lieudit Les Bonnets, l’autre au lieudit Les Gouttières.
Comment peut-on connaitre son âge ? Le rapprochement entre le registre des baptêmes et celui des mariages nous apprend qu’à cette époque les femmes se marient vers 18 ans, tandis qu’il est exceptionnel qu’un homme se marie avant 30 ans. Marié depuis au moins neuf ans, François Fortin ne peut donc avoir beaucoup moins de 40 ans ; et il ne peut avoir beaucoup plus, puisque son père est encore en vie.
Sa femme, Geneviève Certainville, se remarie le 2 mai 1547 avec Georges Certain[16], également originaire de Puteaux, lui-même veuf d’Étiennette Alain, décédée au mois de septembre précédent, pendant l’épidémie[17]. La date de remariage des deux époux, quelques mois après leur veuvage, est conforme aux usages de l’époque, où les remariages des veufs et des veuves sont systématiques et rapides. Aucun enfant ne nait de cette nouvelle union, ou plus exactement aucun enfant vivant, car Geneviève Certainville dicte son testament le 25 mars 1548[18], dix mois après son second mariage, ce qui laisse deviner une mort en couches. Elle n’a sans doute pas beaucoup plus de 30 ans, peut-être même n’a-t-elle pas encore atteint cet âge. Son second mari mourra l’année suivante[19]. Cette situation – le décès du mari, emporté par la peste vers 40 ans, le remariage rapide de la veuve, suivi de sa mort en couches à 30 ans à peine – n’a, à cette époque, rien que de très banal.
Les dispositions du testament de Geneviève Certainville rappellent celles de son premier mari, à ceci près que les sommes léguées à l’église de Suresnes et à la chapelle de Puteaux sont plus faibles et qu’elle ne donne rien aux confréries. Elle constitue au bénéfice de la chapelle de Puteaux une rente perpétuelle de 25 sous, assise sur un tierçain de vigne, c’est-à-dire un tiers d’arpent, situé au lieudit Les Coutures, pour que soit célébrée une messe haute le jour de la fête de Notre-Dame-de-Pitié. Elle lègue en outre, conformément à l’usage, une chemise à sa chambrière, c’est-à-dire sa servante, et une autre chemise à une seconde femme, dont le rôle auprès d’elle n’est pas précisé, probablement une garde-malade[20].
Il n’y a au xvie siècle à Suresnes comme à Puteaux aucun médecin et sans doute aucune chirurgien, ceux-ci étant alors chargés de soigner les maux externes, une plaie par exemple, tandis que les médecins soignaient les maux internes. Plusieurs testaments mentionnent la présence de garde-malades, toujours des femmes, qui semblent jouer auprès des malades ou des mourants un rôle essentiel et sont récompensées par les testateurs. Le legs d’une chemise nous rappelle qu’un vêtement est à l’époque un bien durable, que l’on transmet à la génération suivante, et qu’une chemise, un simple linge de corps, peut représenter pour une femme pauvre, qui gagne sa vie comme servante ou garde-malade, un objet de valeur.
Claudine Poteron et son mari Jean des Noz l’ainé, qui forment le second couple, sont nettement plus âgés, puisque trois de leurs enfants au moins sont mariés, et ne sont sans doute pas originaires de Puteaux : ils paraissent être dans le village, avec leurs enfants, les seuls porteurs de ces deux patronymes.
Claudine Poteron fait son testament le 24 aout 1547[21]. Elle désigne comme exécuteurs testamentaires son mari, ses deux fils, Guillaume et Jean le jeune, et son gendre, Jean de Lestre, originaire de Colombes, mari de sa fille Marguerite ; Guillaume et Marguerite se sont mariés le même jour, le 31 octobre 1540[22] ; Jean le jeune s’est marié en 1546 à Courbevoie[23] ; une seconde fille, Catherine, n’est peut-être pas encore mariée. La situation de cette famille, où l’une des filles a épousé un homme de Colombes et l’un des fils une femme de Courbevoie, illustre ce que nous disions plus tôt : ce n’est pas à Suresnes que les habitantes et les habitants de Puteaux vont chercher leur conjoint.
Claudine Poteron se montre particulièrement généreuse envers la chapelle de Puteaux, à laquelle elle donne 3 pièces d’or. Elle constitue en outre au bénéfice de la chapelle une rente perpétuelle modeste, 12 sous et demi, assise sur 18 perches de vigne – une perche est un centième d’arpent –, pour qu’une messe soit dite le jour anniversaire de son décès.
Jean des Noz l’ainé, son mari, se remarie le 16 janvier 1548[24]. Il fait son testament le 31 décembre 1557 et meurt le 10 février suivant[25]. Il est sans doute âgé de près de 80 ans, longévité exceptionnelle à cette époque. Il constitue au bénéfice de la chapelle de Puteaux une rente perpétuelle de 20 sous sur une grange, afin que soit célébrée une messe haute chaque année. Comme sa première épouse avant lui, il multiplie les legs pieux et particuliers. Fait remarquable, parmi les 163 testateurs de Suresnes et de Puteaux, il est le seul à mentionner les Quinze-Vingts, auxquels il lègue un drap de lit. Il lègue à Jean Aubert 18 perches de vigne à Nanterre, « sans rien comprendre sur ses services », ce qui signifie que ce legs s’ajoute aux gages de celui qui semble être son serviteur, très probablement chargé de la façon de ses vignes ; le testateur est sans doute un homme aisé, car, parmi les vignerons de Suresnes et de Puteaux, peu nombreux sont ceux qui ont les moyens d’avoir un serviteur, encore moins de lui léguer, pour récompense de ses services, une parcelle de vigne.
Les legs immobiliers
À Puteaux, 4 testateurs sur 42 choisissent, non de constituer une rente perpétuelle au bénéfice de la chapelle du village, mais de lui léguer purement et simplement un bien immobilier. C’est là un fait d’autant plus remarquable que, à Suresnes, un seul testateur, sur 112, choisit cette solution.
Le premier d’entre eux, Laurent Hulime, prêtre, n’est autre que le desservant de la chapelle Notre-Dame-de-Pitié. Mentionné pour la première fois en 1542[26], il réside peut-être déjà, à cette date, à Puteaux, où il a fait l’acquisition de deux maisons, réunies par un jardin commun. Dans son testament, daté du 10 avril 1554, il lègue cet ensemble à la chapelle de Puteaux, ainsi que la totalité de ses meubles, pour que soit célébrée chaque mois, à perpétuité, une messe pour le repos de son âme[27]. Les maisons léguées par Laurent Hulime semblent avoir été situées à l’emplacement de l’actuel 3, rue Benoit Malon, avoir abrité le presbytère de Puteaux jusqu’en 1791, puis la première mairie de la commune de 1791 à 1794[28].
Laurent Hulime se remet de sa maladie et, deux ans plus tard, le 6 septembre 1556, fait ajouter à son testament un codicille par lequel il donne à sa chambrière « une couchette et le lit qui est dedans », c’est-à-dire, le sens des mots ayant changé, un lit et son matelas. Il est sans doute mort dans les jours qui suivent.
Le geste de Laurent Hulime est imité par Cardine Brion, qui dicte son testament le 27 juillet 1556[29]. Seule porteuse de ce patronyme à Puteaux, elle n’en est pas originaire. N’ayant pas d’enfant, elle distribue par son testament la totalité de son patrimoine et, après avoir fait plusieurs legs particuliers, lègue le reste de ses biens à la chapelle de Puteaux, en demandant que soit dite chaque année, à perpétuité, une messe haute le jour de son décès. Elle ne laisse rien à son mari, Daniel Boulenger, pas même le soin d’exécuter son testament, ce qui constitue une marque de défiance tout à fait exceptionnelle, et peut-être est-ce pour ne rien lui laisser qu’elle a décidé de faire de la chapelle de Puteaux sa légataire universelle.
Il convient de s’attarder sur les différents legs qu’elle consent à dix bénéficiaires, dont sept filles ou femmes. Son testament confirme l’importance du vêtement, et tout particulièrement du vêtement féminin, dans la pratique testamentaire au xvie siècle. Ce que nous avons sous les yeux ressemble à l’inventaire de sa garde-robe, témoignage rare à cette époque pour une villageoise, garde-robe dont le devenir après sa mort la préoccupe d’autant plus qu’elle n’a pas d’héritière naturelle, fille, petite-fille ou nièce, à qui la laisser.
| Légataire | Objet du legs |
| Hôtel-Dieu de Paris | 2 draps de lit |
| Jacques Perrin, son filleul | 5 sous |
| Guillemette Dreux | 1 drap de lit |
| Cardine, fille de Guillaume du Tail, sa filleule | sa robe noire |
| La fille de François Blanché, sa filleule | 5 sous |
| Léonarde, femme de Jean Cheignon | 1 blanchet, 1 roquet et 1 chemise |
| La veuve de Jean Blanché | 1 vieille robe |
| La veuve de Thomas Le Roux | 2 chemises |
| La veuve de Raulet Julien | 1 chemise et 2 couvre-chefs |
| Guillaume du Tail son cousin | 1 demi-quartier de vigne |
Tableau 5. Les legs de Cardine Brion
Le blanchet et le roquet sont des vêtements courts que les femmes portent par-dessus leur chemise, pour se protéger du froid. Mais la pièce la plus importante est assurément ici la robe noire de la testatrice, robe des jours de fête sans doute, qu’elle lègue à sa filleule, Cardine, la fille de son cousin Guillaume du Tail. Nous le savons par le registre des baptêmes, Cardine est âgée de 22 mois[30]. Il n’est, à cette époque, jamais trop tôt pour constituer le trousseau d’une future mariée et qu’une enfant aussi jeune reçoive en héritage une robe qu’elle ne pourra porter avant son mariage n’a rien que de très ordinaire.
Deux autres testateurs, Simon Fortin et Jacques Martin, lèguent à la chapelle de Puteaux, le premier en 1559 16 perches de vigne[31], le second en 1565 un quartier[32].
Un cas particulier : le legs de Pierre Barbier
Pierre Barbier n’est pas un inconnu à Puteaux, puisque son nom figure, dans l’église Notre-Dame-de-Pitié, au bas du vitrail de la Vierge, daté de 1558.
Que sait-on de lui ? À défaut de son testament, qui n’a pu être retrouvé, les Archives nationales conservent son inventaire après décès, dressé le 5 mai 1558 par un notaire parisien[33]. Natif de Puteaux, il est marchand boucher, bourgeois de Paris, où il tient boutique à l’enseigne de la Hure de sanglier, place du marché aux Veaux, à l’emplacement actuel du théâtre de la Ville.
Comment devient-on marchand boucher et bourgeois de Paris, au xvie siècle, quand on vient de Puteaux ? Le métier de boucher est à Paris strictement protégé et seul permet d’y entrer le mariage avec la fille d’un marchand boucher qui n’a pas de fils et recherche un gendre pour lui succéder. De fait, sa femme, Catherine Deladehors, est issue d’une famille de bouchers parisiens[34]. À son décès, Pierre Barbier a quatre enfants majeurs, un fils, marchand boucher comme son père, et trois filles, mariées respectivement à un marchand orfèvre, un maitre chandelier de suif et un maitre bonnetier, et plusieurs enfants mineurs, représentés par leur frère ainé et tuteur, mais dont ni le nom ni le nombre ne sont connus. Son mariage au sein de la bourgeoisie parisienne, la position de son fils ainé et de ses gendres attestent de sa réussite sociale et expliquent qu’il ait pu offrir un vitrail à l’église de son village natal.
Le patrimoine des habitants
Nous savons peu de choses sur le patrimoine foncier des habitants de Puteaux. Le seul testament où se trouve décrit le patrimoine du testateur à son décès est celui de Laurent Hulime, mais il s’agit d’un prêtre, sans héritier direct. Pour tous les autres, lorsqu’ils constituent une rente assise sur une maison ou sur une vigne, il est impossible de savoir si celle-ci représente la totalité ou une part seulement de leur patrimoine.
Nous sommes mieux renseignés sur celui de la fabrique de Puteaux. En 1568, dans l’accord qu’ils passent avec le curé Nicole Watin, en vue de l’érection de la chapelle en église succursale, les habitants de Puteaux s’engagent à verser, à titre de compensation, au curé et à ses successeurs une rente perpétuelle de 50 livres tournois, garantie par l’ensemble des biens appartenant à cette date à la fabrique, ce qui nous vaut un inventaire de ceux-ci : 5 arpents et 1 quartier de pré, en trois parcelles, dans l’ile de Puteaux ; 5 quartiers et demi de vigne à Nanterre, en trois parcelles ; 6 quartiers un tiers de vigne à Puteaux même, en huit parcelles[35].
Fruit des legs faits à la chapelle par plusieurs générations d’habitants du village, ce patrimoine est représentatif de celui des habitants eux-mêmes, qui ne pouvaient léguer que ce qu’ils possédaient : des vignes et, pour certains d’entre eux, des prés dans l’ile de Puteaux. Résultats de partages successoraux sur plusieurs générations, ce patrimoine se caractérise par l’exigüité des parcelles : parmi les onze parcelles de vigne mentionnées, deux seulement, situées l’une et l’autre à Nanterre, atteignent ou dépassent un demi-arpent, trois mesurent un quartier et six ont une surface moindre, un sixième, un huitième, voire un douzième d’arpent.
À Suresnes, un arpent vaut, au xviiie siècle, 3 944 mètres carrés[36]. Pour Puteaux, je n’ai pas trouvé d’information, mais, en admettant que la valeur de l’arpent soit la même, ce qui est incertain, les plus petites parcelles de vigne (8 perches ou 1/12e d’arpent), ont une surface de l’ordre de 328 m². Bien sûr, il n’est pas question à cette époque d’arpentage et les surfaces indiquées ont toujours un caractère approximatif.
Le patrimoine de la chapelle de Puteaux est modeste : 2 hectares de pré et un peu plus de 1 hectare de vigne. Nous ignorons comment il était géré. Ce qui est certain, c’est que, après déduction de la rémunération du prêtre chargé de célébrer les services anniversaires, le revenu qui en était tiré a pu être utilisé pour l’embellissement de la chapelle, ce qui était le but recherché par les testateurs.
Nous disposons d’un élément de comparaison : le patrimoine de Girolamo della Robbia, ce sculpteur et architecte florentin que François Ier charge de la décoration du château qu’il fait construire à partir de 1527 sur l’autre rive de la Seine, face à Puteaux, bientôt connu sous le nom de château de Madrid[37]. Son patrimoine est détaillé dans un acte de 1559 : il possède à cette date la propriété qu’il a acquise à Puteaux en 1536, « une maison contenant troys corps d’hostel, pressouer, granche, bergeries, estables, foulleries, court et jardin, tout clos a murs, contenant ensemble huit arpens ou environ » ; 110 arpents de terre labourable, à Puteaux, Courbevoie et Colombes ; 4 arpents de pré en l’ile de Puteaux ; et 12 arpents de vigne à Puteaux, Suresnes et Nanterre[38].
Les propriétés de Girolamo della Robbia, 134 arpents au total, soit environ 52 hectares, sont évidemment sans commune mesure avec le modeste patrimoine foncier de la chapelle de Puteaux, mais on remarque que les terres labourables en représentent à elles seules 82 %, alors que la chapelle de Puteaux n’en possède pas la moindre parcelle, et qu’aucun testament n’en mentionne. Il apparait ainsi qu’à Puteaux, au xvie siècle, les terres labourables appartiennent à de grands propriétaires, particuliers comme Girolamo della Robbia ou établissements religieux, tandis que les habitants du village sont nombreux à posséder des vignes, émiettées en une poussière de parcelles minuscules, dont ils tirent cependant une part essentielle de leurs revenus.
La préfiguration d’une communauté paroissiale
Bien que rattaché à la paroisse de Suresnes, Puteaux n’en dispose pas moins de ses institutions propres.
La fabrique et les marguillers
La construction de la chapelle a exigé la mise en place d’une organisation qui préfigure la paroisse à venir. Les ressources et les dépenses nécessaires à la construction et à l’entretien de l’édifice, ainsi qu’à l’exercice du culte, sont gérées par la fabrique, destinataire des dons ou des legs des habitants et administrée par des marguillers élus. Nous connaissons le nom de deux de ceux-ci en 1568 : Jean Fortin, auquel les habitants de Puteaux ont donné en 1566 pouvoir de négocier en leur nom avec le curé de Suresnes et qui est sans doute le fils de Simon Fortin, qui en 1559 avait légué 16 perches de vigne à la chapelle de Puteaux, et Claude Certainville ; l’un et l’autre appartiennent à deux familles anciennement installées dans le village, familles qui semblent avoir tenu à conserver la main sur la gestion des affaires villageoises et en particulier sur les finances de la fabrique.
Les confréries
Qui dit chapelle dit confréries, et les testaments révèlent l’existence à Puteaux, dès le xvie siècle, de deux confréries, l’une de Notre-Dame, ce qui ne surprendra pas dans un village dont la chapelle est consacrée à Notre-Dame-de-Pitié, l’autre des Trépassés. Cette dernière est chargée de l’organisation des obsèques et veille à ce que personne, même les plus pauvres, ne soit privé des secours de l’Église à l’occasion de son décès. Il s’agit d’une forme de solidarité villageoise et en quelque sorte du minimum social de l’époque : la confrérie des Trépassés garantit que chacun sera enterré dignement.
L’usage veut que chaque testateur fasse un legs, le plus souvent modeste, 1 ou 2 sous, à ces confréries.
Les desservants
Chaque testament indique le nom du rédacteur de l’acte, qui est le prêtre venu administrer au malade les derniers sacrements. S’il arrive qu’on soit allé le chercher à Suresnes, il peut aussi s’agir d’un prêtre résidant à Puteaux.
Laurent Hulime rédige un premier testament à Puteaux en 1542, puis 7 testaments au cours du second semestre de 1546, pendant l’épidémie, et un dernier en aout 1547, avant d’interrompre son activité. Il meurt en 1556. Un autre prêtre, Robert Bellencontre, se partage entre Suresnes et Puteaux, où il rédige 8 testaments entre 1549 et 1554. Après la mort de Laurent Hulime, Pierre Demérac semble lui succéder et rédige 7 testaments à Puteaux entre 1556 et 1559.
Laurent Hulime fut-il le premier prêtre ayant résidé de façon permanente à Puteaux et le premier desservant de la chapelle ? Bien que les sources manquent, j’incline à le penser : le fait qu’il ait acheté de ses deniers la maison où il habite et qu’il a léguée à la chapelle, pour permettre à ses successeurs de s’y installer, indique qu’avant lui rien n’avait été prévu pour le logement d’un prêtre. Si Laurent Hulime avait eu un prédécesseur, il est probable que la question du logement du desservant aurait été réglée avant son arrivée.
Conclusion
Puteaux est au xvie siècle un village d’environ 500 habitants, qui vivent principalement de la vigne. Beaucoup d’entre eux sont propriétaires de leurs vignes et semblent en tirer une réelle aisance matérielle.
Une étude des noms de famille fait apparaitre un groupe réduit de familles, installées sans doute de longue date à Puteaux, qui s’y maintiennent en ligne masculine et semblent exercer un rôle prépondérant dans la conduite des affaires du village. Cela ne signifie pas que celui-ci vive refermé sur lui-même : la diversité des noms de famille, le choix fréquent d’un conjoint dans un village voisin semblent montrer, en dehors de ce cercle restreint, une mobilité de la population, avec des arrivées et des départs, comme le montre la brillante réussite parisienne de Pierre Barbier.
Bien que rattaché à la paroisse voisine de Suresnes, Puteaux constitue une communauté bien distincte et les mariages entre habitants des deux villages semblent peu fréquents.
Affirmer cette identité et obtenir qu’elle soit reconnue par la présence d’une église est, à n’en pas douter, la grande affaire des habitants de Puteaux au xvie siècle ; face à la résistance des curés de Suresnes, ils durent faire preuve d’une longue persévérance, de 1509 à 1573, pour y parvenir.
L’exposition du Saint-Sacrement dans l’église de Puteaux est évoquée pour la première fois en 1568. Elle constitue à cette date, alors que les guerres civiles ravagent la France depuis plusieurs années, un marqueur fort du catholicisme face au protestantisme ; il est possible que cette marque d’attachement à la foi catholique ait été déterminante dans la décision prise en 1573 de donner satisfaction aux habitants de Puteaux.
Quoi qu’il en soit, la construction puis l’embellissement de cette église semblent avoir été pour eux, pendant deux ou trois générations, une préoccupation majeure, leurs testaments en témoignent, en particulier à travers les legs de biens immobiliers que certains d’entre eux effectuent en faveur de la chapelle.
De ces femmes et de ces hommes, nous savons finalement peu de chose, mais ce peu de chose nous a permis de redonner vie à quelques-unes et quelques-uns d’entre eux, auxquels les habitantes et les habitants de Puteaux d’aujourd’hui sont redevables de l’existence de leur vieille église.
Michel Thibault,
Conservateur général honoraire du patrimoine
[1] Abbé Jean Lebeuf, Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, 7 vol., Paris, chez Prault père, 1754-1757, tome VII, p. 83-84.
[2] Michel Thibault, « Curés (et vicaires) de Suresnes, des origines à 1596 », Bulletin de la Société d’histoire de Suresnes, tome XII, n° 60, 2022-2023, p. 71-108.
[3] Abbé Lebeuf, op. cit., p. 84.
[4] Ibid., p. 84-85.
[5] Arch. mun. Suresnes, GG 1, fol. 1-32 (mariages) et GG 2 (baptêmes).
[6] Idem, GG 1, fol. 35-128.
[7] Arch. nat., LL 33 ; Visites pastorales de Josas (abbé Jean-Marie Alliot éd.,), Paris, A. Picard et fils, 1902.
[8] Visites pastorales de Josas, op. cit., n° 937, p. 298-299.
[9] Ibid., n° 1166, p. 373.
[10] Arch. nat., Min. centr., XXXIII, 53, n° 137, accord entre le curé Nicole Watin et les marguillers et habitants de Puteaux, 13 avril 1568 ; le procès-verbal de l’assemblée des habitants de 1566 est reproduit à la suite de l’acte.
[11] Pierre Chaunu, La mort à Paris, xvie, xviie, xviiie siècles, Paris, Fayard, 1978, p. 289.
[12] Arch. mun. Suresnes, GG 1, fol. 50 v°-51 r°, testament de Thomas Le Roux, 26 mars 1546.
[13] Ibid., fol. 82 r°-83 r°, testament de Jean Alain l’ainé, 8 mai 1551.
[14] Idem, GG 2, fol. 11 v° et 20 v°, baptêmes de Simone et de Philippe Fortin, 29 décembre 1539 et 17 septembre 1545 (Philippe peut à cette époque être un prénom féminin).
[15] Idem, GG 1, fol. 67 r°, testament de François Fortin, 23 novembre 1546.
[16] Ibid., fol. 12 r°, mariage de Georges Certain et de Geneviève Certainville, 2 mai 1547.
[17] Ibid., fol. 66 v°, testament d’Étiennette Alain, 14 septembre 1546.
[18] Ibid., fol. 73 r°-v°, testament de Geneviève Certainville, 25 mars 1548.
[19] Ibid., fol. 76 r°-v°, testament de Georges Certain, 29 février 1549.
[20] L’intéressée, Jeanne Mongnart, apparait avec ce rôle un mois plus tôt, dans le testament de Marguerite Le Tyre (ibid., fol. 73 r°, 20 février 1548).
[21] Ibid., fol. 70 v°-71 r°, testament de Claudine Poteron, 24 aout 1547.
[22] Ibid., fol. 4 r°, mariages de Guillot des Noz et de Claude Brunet, d’une part, de Jean de Lestre (de Colombes) et de Marguerite des Noz, d’autre part, 31 octobre 1540.
[23] Ibid., fol. 10 r°, mariage à Courbevoie de Jean des Noz [le jeune] et de Marie Costé, 25 janvier 1546.
[24] Ibid., fol. 13 r°, mariage de Jean des Noz [l’ainé] et de Guillemette Prieur, 16 janvier 1548.
[25] Ibid., fol. 112 r°-113 v°, testament de Jean des Noz l’ainé, 31 décembre 1557 (la date de son décès est mentionnée en marge du testament).
[26] Ibid., fol. 69 r°, testament de Perrette Guédon, rédigé par Laurent Hulime, 11 septembre 1542.
[27] Ibid., fol. 101 r°-v°, testament de Laurent Hulime, 10 avril 1554, et codicille, 6 septembre 1556.
[28] Informations communiquées par M. Jean-François Martre.
[29] Ibid., fol. 100 r°-101 v°, testament de Cardine Brion, 27 juillet 1556.
[30] Idem, GG 2, fol. 50 r°, baptême de Cardine du Tail, 14 septembre 1554.
[31] Idem, GG 1, fol. 120 r°-v°, testament de Simon Fortin, 31 aout 1559.
[32] Ibid., fol. 126 r°-v°, testament de Jacques Martin, 26 février 1565.
[33] Arch. nat., Min. centr., XX, 79, inventaire après décès de Pierre Barbier, 5 mai 1558.
[34] La salle de lecture virtuelle des Archives nationales (consultée le 17 décembre 2025) offre, dans les actes du Minutier central, entre 1496 et 1638, 18 références à la famille Deladehors.
[35] Voir note 10 ci-dessus.
[36] Le plan d’arpentage de Suresnes, en 1782 (Arch. nat., NIII Seine 1259), offre un tableau des surfaces bâties et cultivées de la paroisse, mesurées en arpents du roi et en arpents communs, ce qui permet, la valeur des premiers étant connue, de déterminer celle des seconds.
[37] Monique Chatenet, Le château de Madrid au bois de Boulogne. Sa place dans les rapports franco-italiens autour de 1530, Paris, Picard, 1987, p. 18-21.
[38] Arch. nat., Min. centr., XIX, 213, constitution de rente par Girolamo della Robbia, Médéric de Donon et Jeanne de La Robbie, sa femme, 14 aout 1559. Cette « constitution de rente » est un emprunt effectué par les époux de Donon, probablement pour payer la maison qu’ils ont fait construire à Paris, rue Sainte-Catherine (auj. rue Elzévir), à l’emplacement du futur hôtel de Donon, qui abrite désormais le musée Cognacq-Jay ; G. della Robbia, oncle de l’épouse, se porte garant de cet emprunt.
Cette étude a fait l’objet d’une conférence par Michel Thibault, Conservateur général honoraire du Patrimoine. le samedi 6 décembre 2025 au Palais de la Culture de Puteaux. La conférence était organisée par la SHALP, gratuite et ouverte à tous.
L’église Notre-Dame-de-Pitié, construite de 1509 à 1523, a été embellie tout au long du XVIe siècle et érigée en église succursale de la paroisse de Suresnes en 1573, avant de devenir église paroissiale en 1717.
Que sait-on des habitants de Puteaux au XVIe siècle, ces femmes et ces hommes qui ont voulu la construction de l’église et contribué à son embellissement ?
L’un d’entre eux, Pierre Barbier, marchand boucher à Paris, natif de Puteaux, qui a légué en 1558 le vitrail Assomption de la Vierge, ornant Notre-Dame-de-Pitié, est connu. Mais il ne fut pas seul.
Les testaments des habitants de Puteaux, enregistrés de 1545 à 1565 sur le registre de la paroisse de Suresnes, par ce qu’ils nous révèlent de leurs liens familiaux, de leur patrimoine, de leurs préoccupations à l’heure de leur mort, nous permettent d’esquisser leur portrait et de comprendre par qui et comment, au XVIe siècle, fut financée la construction de l’église de Puteaux.
A noter : Le Bulletin N°60 de la Société d’Histoire de Suresnes, qui contient une étude référence sur les « Curés de Suresnes/Puteaux des origines à 1596 » réalisée par notre conférencier Michel Thibault, sera disponible sur place le 6 décembre.
En savoir plus
Historique de l’Eglise Notre Dame de Pitié (Ville de Puteaux)


