par Muriel Damoizeau

Restaurateur de la rue de la République à Puteaux pendant 42 ans (1925-1967), Camille Renault, grand mécène et collectionneur fit, pendant l’entre-deux-guerres, de son établissement, un grand lieu de rendez-vous de peintres et d’amateurs d’art, alors que Puteaux n’était encore qu’une ville industrielle.
Il est né le 2 mai 1904 à Trie Château, près de Gisors, de parents et grands parents boulangers. Dans son enfance, il fréquente l’école communale de Gisors.
Au divorce de ses parents, il s’installe rue Clauzel à Paris (9°) chez son oncle, Monsieur Ledoigt, polytechnicien et secrétaire général à la Compagnie de l’Est, grand amateur de peinture classique, qui lui fera découvrir la peinture lors de la visite du Salon des Artistes Français. C’est le début d’une passion qui ne le quittera jamais.
Cette rue comptait de nombreux marchands de couleur. Au 14 se trouvait la boutique du père Tanguy qui fut le lieu de rencontres des plus importants représentants des mouvements impressionniste, néo-impressionniste, symboliste, Nabi, etc. Emile Bernard a pu dire : « L’école de Pont-Aven est née dans la boutique du père Tanguy ».
A 14 ans, apprenti pâtissier chez Bourbonneux, pâtisserie célèbre près de la gare Saint Lazare, il découvre, pendant ses moments de liberté les galeries d’art du Faubourg Saint Honoré.
Apprenti-cuisinier à 17 ans dans le restaurant Marguery, boulevard Bonne Nouvelle, il se rend souvent dans les galeries les plus célèbres de l’époque (Vollard, Sagot) et se passionne pour Van Gogh, Gauguin et Matisse. Il va même jusqu’à décorer ses plats en s’inspirant des Fauves. A la fin de la Grande guerre, il est cuisinier au restaurant Le Cabaret sur les Champs Elysées.
A 20 ans, alors qu’il pèse déjà 120 kg, il effectue son service militaire au Maroc, en tant que cuisinier de Lyautey à la Résidence Générale de Rabat.
Libéré de ses obligations militaires en 1925, il prend la succession de Monsieur Deveau, propriétaire d’un café restaurant à Puteaux, situé à l’angle de la rue de la République et de la rue Edouard Vaillant, dont la grande arrière-salle était utilisée pour les noces et banquets, les premières communions et pour les conférences d’éducation populaire organisées par l’Association Germinal.
Avec son imposante présence (il pèse plus de 190 kg), il se choisit le surnom de «Big Boy » qui sera aussi l’enseigne de son restaurant.

Le 18 janvier 1928, il se marie avec Suzanne Ruffet qui, hélas, ne partage pas les mêmes goûts pour la peinture que son mari.
A la même époque, pas loin de son restaurant, se réunit le « groupe de Puteaux » qui rassemble un certain nombre de peintres passionnés par le cubisme : Villon, Kupka (Précurseur de l’art abstrait, il a habité à Puteaux, rue Lemaître, de 1906 jusqu’à sa mort), Léger, Gleizes, Metzinger, et Jacques Villon, voisin de Camille Renault, vient dîner tous les lundis chez Big Boy avec Lhote, Kupka, Gromaire… et toujours en offrant une toile tous les cent repas.

En effet, Camille Renault reçoit ces jeunes artistes à bras ouverts avec son fameux « contrat du carton ». Par ce contrat, le restaurateur donnait au peintre un carton comprenant du papier blanc, des pinceaux, une boite de gouache et disait à l’artiste « puisque vous êtes là, vous ferez bien un petit dessin. Par exemple des chevaux ou une femme à la fenêtre ? », ou bien « N’aimeriez vous pas faire mon portrait ? ». Pour payer son repas, l’artiste dessinait ce qu’il voulait et le mettait dans le carton.
Nombreux furent alors les peintres qui dessinèrent Camille Renault. On peut entre autres citer Jacques Villon, Leger, Braque, Derain, Dufy, Kupka, Dubuffet…
La renommée grandissante de « Big Boy » attira d’autres peintres tels que Picabia et Vitalis et de très nombreux autres artistes fréquenteront son établissement.
Son restaurant attirera aussi le Tout-Paris à Puteaux pour voir les toiles exposées, discuter avec les artistes, mais aussi pour y déguster la « croustade Kupka », « le turbot Villon », le « soufflé Kandinsky ». Parfois un client repartait en ayant acheté une toile.
Il devient alors l’homme le plus portraituré de France (en bas de page, quelques portraits). Reynold Arnoux, lors d’expositions qui ont été organisées à Londres et aux USA a montré environ 300 toiles représentant Camille Renault.
Mais ce mécène qui offre des repas, de la peinture, ou des toiles sans contrepartie financière, vendra rarement des œuvres et seulement en cas de besoin.
Pendant l’occupation allemande, il ferme son restaurant et s’occupe de la cantine de la Société Générale de TSF, réquisitionnée par les Allemands.
Après la guerre et jusqu’en 1959, le restaurant redevient le lieu de rencontres à la mode de nouveaux artistes et d’intellectuels tels que Sartre, Malraux, Camus.
Devant le nombre toujours croissant et impressionnant de tableaux, Camille Renault, qui possède l’une des plus belles collections privées au monde, achète, en 1952, une ferme à Broué, en Eure et Loir, où il ajoutera un nouveau bâtiment « Le « bateau de pierre » et « La Galerie », pour pouvoir exposer plusieurs centaines de toiles.
Le « bateau de pierre » fut souvent transformé et certains de ses plans, non signés, sont attribués à Le Corbusier.

De nombreux artistes (Matisse, Le Corbusier, Léger, Villon, Picasso..) y avaient leur chambre avec leur nom et une de leurs œuvres y était accrochée.
Dés lors, il partage sa vie entre Puteaux et Broué mais en 1959, un infarctus l’oblige à ralentir ses activités.
Une seconde alerte et surtout la mort de son ami Jacques Villon le décident à changer d’activité.

En 1967, il vend son restaurant pour acheter une galerie d’exposition au 133 Boulevard Haussmann à Paris et quitte définitivement Puteaux pour habiter au-dessous de sa galerie, dans un deux pièces sans fenêtres, mais décoré de peintures. Toujours mécène, il continue à aider de nouveaux peintres comme Marzeille, Perre, Chevolleau et pendant les dernières années de sa vie, il passe son temps entre Paris et Broué, où il y va surtout les weekends.
En 1977, il est admis à l’hospice de Dourdan où il restera pendant 7 ans jusqu’à sa mort le 1er Mars.
Il sera inhumé au cimetière de Trie Château, son village natal de Normandie.
On ne sait pas ce qu’est devenue sa collection, pourtant riche de près de deux cent tableaux.
Cet article reprend les informations publiées dans la Lettre de la Shalp de Mars 1991 par Louis Kammerlocker.
Quelques portraits de Camille Renault
(Photos G. Leclerc)









